Je m'appelle Marc. Je suis... Un prince, un soldat, un général, toutes ces choses à la fois et bien d'autres encore.

Mes yeux se posent sur les lourdes poutres de chêne qui soutiennent le plafond de l'infirmerie. Au fonds de mon lit, j'essaie de faire bouger mes jambes. La sueur perle peu à peu sur mon visage, collant des mèches sombres à mes tempes, me brûlant les yeux.

Chaque parcelle de mon corps est une douleur, de mon existence. Je ne pense pas avoir jamais été aussi grièvement blessé. Tout humain normal serait mort de ces blessures. Pas moi.

Au fonds de mon esprit, une petite voix se demande pourquoi les matelas des infirmeries sont toujours aussi moelleux. Je n'en tire aucun réconfort. J'aime la literie ferme et solide. Ce matelas moue et informe démultiplie chacune de mes douleurs. A chaque mouvement que je fais pour me libérer de l'amas tentaculaire de draps, d'édredons, de couette dans lequel je me suis emmellé durant la nuit, des éclairs sombres de douleurs fulgurent le long de ma nuque.

Je prends la douleur comme une amie, me reposant sur elle, y puisant des forces pour atteindre mon but.

Au cours de mon existence tumultueuse, j'ai bien souvent été blessé, dans mon corps et dans mon âme. On ne vit pas la vie que j'ai vécue sans en garder quelques séquelles. Mais à une ou deux exceptions près je n'ai jamais atteints le stade où la douleur vous est si insupportable qu'elle annihile en vous toute volonté ou vous conduit à la folie.

Cette fois encore, la douleur m'aide à gagner le combat, et cette fois encore, je suis victorieux.

Je me retrouve en chemise de nuit, pieds nus sur le plancher de pin ciré, quelques pas titubants me mènent tant bien que mal au bureau, simple table de bois brut et sombre. Je bénis un instant le moelleux du coussin de velours rouge qui couvre le tabouret où je peux enfin reprendre mon souffle

Épuisé, essoufflé, je constate avec effroi la quantité d'efforts qu'il m'a fallu fournir pour parvenir à grand-peine à franchir quelques mètres. Mon regard de jeune centenaire se perd par la fenêtre.

Du haut de la tour, on domine un paysage montagneux, forêt odorante de pins et de mélèzes, épaisse couche de neige où perce ça et là un rocher de granit ou une fougère. Le fort de l'aigle, même si je ne le savais pas, ce simple paysage, le contour des montagnes à l'horizon, l'angle particulier de la pente rocheuse en contrebas, et la manière si caractèristique qu'a le chemin de ravine qui serpente au loin de disparaître derrière une avancée rocheuse pour se manifester quelques mètres plus loin, tous ces éléments assureraient ma conviction pour lui donner la tranquille solidité d'une certitude.

Je connais chacun des forts en place dans les terres parisiennes, mieux que personne. Pas de forfanterie dans cette pensée. C'est la même assurance que celle que j'ai que quelque soit la gravité de mes blessures, d'ici quelques mois, je n'en garderai aucune trace. Je sais ce que je suis.

Je regarde les quelques phrases que je viens de calligraphier, la plume glissant avec facilité le long du parchemin.

Ces tranquilles paysages enneigés, les flocons tombant amoureusement , embrassant le sol tourbeux marque en eux-même la certitude de la guérison. L'époque s'y prète, tout simplement

La vérité de ses mots me frappe. Par delà ma propre guérison, c'est la conviction de la guérison à venir de mon peuple, de ma terre, de mon pays. Nous avons été touchés, blessés presque à mort, mais nous avons... gagné. Et pourtant, rien n'est acquis, malgré tous nos efforts et tous nos sacrifice, peut-être bientôt tout disparaîtra. Et ce tout couvre bien plus que tout ce que je peux imaginer. Les choses continuent, et je suis coincé ici, dans ce corps mutilé, tous les évènements et les décisions d'importance se situant si loin de moi que même si j'étais debout en bonne santé, je ne serais pas sûr de pouvoir atteindre ces lieux, et encore moins de réussir à y mener une armée. Je n'ai jamais été très doué pour me déplacer.